Hommage à M. Ali Ben Gaïed, le père de la qualité en Tunisie.

Mesdames Ghedamsi et Thabet, ayant commencé leurs carrières professionnelles à l’INNORPI, ont saisi cette occasion de célébration de la semaine de la qualité, pour rendre un vibrant hommage à leur patron et père spirituel Monsieur Ali Ben Gaïed fondateur de cette institution et promoteur des  concepts de normalisation et de qualité.

Il est vrai que le hasard ne favorise que les esprits préparés. Parce que matheux et diplômé en statistiques, Si Ali s’est passionné pour la qualité en tant que science de la variation développée par les américains, Shewhart et Feigenbaum avant la seconde guerre et pratiquée par la suite, par l’industrie japonaise comme puissant outil de productivité et de performance, sous le conseil du Pr
Edwards Deming, créant ainsi un nouveau mode de management industriel qui tourne le dos au taylorisme.

Le déclic était la rencontre en 1985 en Tunisie avec le Pr. Naoto Sasaki, invité par feu Béchir Salem Belkhiria pour donner une conférence sur l’expérience des cercles de qualité au Japon. Vint ensuite la conférence à Paris, du Pr. Kaoru Ishikawa fondateur du mouvement des cercles de qualité, traduite simultanément en français, et où pendant une heure, il explique les fondements de son livre culte, le Total Quality Control ou la qualité à la japonaise. La cassette vidéo de cette conférence, a été projetée dans toutes les manifestations de promotion de la qualité organisées par l’INNORPI et a beaucoup participé à vulgariser ce nouveau mode de management et à dissiper les idées reçues relatives à la spécificité japonaise, puisque les théories étaient américaines.

 

En lançant au milieu des années 80, la certification des produits industriels et la marque nationale de conformité aux normes, M. Ben Gaïed a voulu mettre en pratique la maîtrise de la qualité par l’utilisation des statistiques avec les industriels soumis à la certification obligatoire, en particulier les cimentiers, les entreprises électriques fournissant la Steg, qui se sont investies par la suite dans les
composants automobile, et l’entreprise Ennadhafa Judy, seul producteur à l’époque d’eau de javel.

L’enjeu de la marque était la capacité de remplacer le contrôle à postériori coûteux et non productif, par un autocontrôle en cours de fabrication pour aboutir à un processus maîtrisé, stable qui produit de moins en moins de déchets, et à une qualité dont la variation statistique est constamment mesurée par rapport aux limites imposées par les normes nationales et par les normes de fabrication des grands groupes industriels comme l’automobile.

Or les outils statistiques de maîtrise de la qualité varient selon la cause à traiter. Avec l’usage, les équipements de fabrication dévient de leur réglage initial et engendrent des défauts. Les causes communes de variation relèvent de l’engineering et du management, elles sont les plus fréquentes en industrie et touchent le système de production dans son ensemble.

Les ingénieurs et les managers doivent être formés aux techniques statistiques pour rendre les processus aptes et stables. La panoplie est large, l’on cite le SPC, le SMED, Les plans d’expérience, le JIT, 6 sigma, …etc. Par contre, les causes spéciales de variation dues aux évènements en production et plus liées à des personnes et au milieu du travail qu’au système, font appel à des outils
statistiques plus simples pour remédier aux défauts et éliminer les gaspillages évidents. Ce sont les outils des cercles de qualité accessibles aux ouvriers et agents de maîtrise.

Il s’agit des feuilles de relevés, des fiches de collecte des données, des histogrammes, des cartes de contrôle, du diagramme de corrélation, du diagramme cause/effet d’Ishikawa et du diagramme de Pareto. Sept outils que les japonais nomment les sept samourais, pour exalter le sentiment national. Le premier chemin est difficile car il passe par la formation des ingénieurs et des managers.

En 1989, M. Ben Gaïed a invité le Pr. Sasaki à donner une conférence à l’ENIT pour expliquer ce qu’appellent les japonais, le zéro défaut et l’usage des statistiques en conception et en maitrise des procédés. Il a multiplié les actions de formation aux statistiques dans les entreprises certifiées mais la mayonnaise n’a pas pris.

Le mouvement des cercles de qualité a par contre, été lancé dans l’enthousiasme grâce à l’adhésion des entreprises. Hadj Mehrez El Fehri y a cru et s’est investi corps et âme. Un concours du meilleur cercle de qualité a été organisé sous la supervision du Pr. Sasaki et a connu quatre éditions. L’INNORPI ayant spécialisé l’un de ses meilleurs ingénieurs, Mustapha HARRABI, dans la formation du personnel de maitrise aux techniques statistiques d’amélioration de la qualité.

Le mouvement a été par la suite étendu aux services de santé et a laissé dans la mémoire plus que les gains de productivité obtenus, plus que la qualité améliorée, plutôt, l’engagement manifeste des ouvriers et agents dans l’amélioration de la qualité, le sentiment d’appartenance à l’entreprise et la fierté du travail bien fait.

Mais ce mouvement des cercles de qualité, coupé d’une stratégie qui vise les ingénieurs et les managers a mené vers la désillusion comme dans d’autres pays occidentaux. L’enseignement approprié ne s’est pas développé dans les écoles d’ingénieurs et les entreprises se débrouillent aujourd’hui avec leurs maisons mères ou leurs clients pour accéder à ce savoir-faire.

L’enseignement de la qualité est aujourd’hui surtout prodigué dans les écoles de gestion et de commerce avec une focalisation sur les systèmes standardisés de management de la qualité.

Avec la récente percée en Europe, du lean manufacturing comme adaptation américaine des pratiques japonaises de gestion industrielle, avec l’obligation pour les entreprises tunisiennes exportatrices d’atteindre de nouveaux paliers de qualité et de productivité et surtout avec l’intention affichée de promouvoir l’engineering et l’innovation, se dessinent aujourd’hui de nouveaux horizons de
performance industrielle.

 

« On ne parvient pas à la qualité et à la productivité par l’exhortation mais avec un processus scientifique », tel était le message de M. Ali Ben Gaïed, mais nul n’est prophète en son pays.

CTC INFOS

N° 24, Mars/Avril 2010.